Le Rapport annuel 2025 de Bank Al-Maghrib présente une économie marocaine globalement plus dynamique, mieux équilibrée sur le plan macroéconomique et toujours attractive pour les investisseurs. Mais derrière cette amélioration se dessine une fragilité persistante : la croissance progresse plus vite que l’emploi, les équilibres financiers se consolident davantage que le niveau de vie ressenti, et l’investissement public demeure le principal moteur d’une dynamique qui devra progressivement être relayée par le secteur privé.
Le document, présenté à Sa Majesté le Roi par le wali de Bank Al-Maghrib, Abdellatif Jouahri, porte sur le 67e exercice de l’Institut d’émission. Il couvre la situation économique, monétaire et financière du Royaume, les missions de la Banque centrale ainsi que ses propres états financiers.
Une croissance portée principalement par l’investissement
L’économie marocaine a enregistré en 2025 une croissance de 4,9 %, après 4,4 % en 2024.
Cette accélération s’explique en partie par une amélioration relative des conditions climatiques, mais surtout par la vigueur des activités non agricoles, notamment la construction, le tourisme et les services non marchands.
Le moteur principal de cette croissance reste toutefois l’investissement, particulièrement public. En volume, celui-ci a progressé de 16,3 %. Cette hausse est liée aux grands projets d’infrastructures, à l’élargissement de l’offre sanitaire, à l’adaptation au changement climatique, à la préparation de manifestations internationales ainsi qu’à la reconstruction des zones touchées par le séisme d’Al Haouz.
Cette configuration constitue à la fois une force et une limite. La commande publique soutient l’activité à court terme, stimule le bâtiment, les équipements et certains services. Mais Bank Al-Maghrib prévient implicitement qu’une croissance durable ne peut reposer indéfiniment sur l’investissement public. Celui-ci devra générer davantage d’effets d’entraînement sur la production privée, les PME, l’innovation et surtout l’emploi.
Une inflation ramenée à un niveau particulièrement faible
L’inflation s’est établie à seulement 0,8 % en 2025. Ce ralentissement est attribué à la baisse des cours internationaux du pétrole, au recul des prix des viandes fraîches et à la diminution du prix de l’huile d’olive à la suite d’une récolte exceptionnelle.
La modération de l’inflation a permis à Bank Al-Maghrib de poursuivre prudemment son cycle d’assouplissement monétaire. Après deux baisses engagées en 2024, la Banque a réduit une nouvelle fois son taux directeur en mars 2025, puis l’a maintenu inchangé lors des trois réunions suivantes. Elle considère que les chocs d’offre se sont progressivement dissipés et que l’inflation devrait converger vers des niveaux compatibles avec la stabilité des prix.
Cette politique est restée volontairement graduelle, compte tenu des incertitudes internationales. Bank Al-Maghrib a également continué de satisfaire l’ensemble des demandes de liquidité des banques. Ses injections ont atteint environ 138 à 140 milliards de dirhams en moyenne hebdomadaire.
L’emploi demeure le principal point faible
Le contraste le plus important du rapport concerne le marché du travail. L’économie a créé 193 000 emplois en 2025, contre 82 000 en 2024, après une destruction nette de 157 000 emplois en 2023. Cette amélioration est réelle, mais elle reste insuffisante pour absorber l’augmentation de la population en âge de travailler.
Sur les 407 000 personnes supplémentaires ayant atteint l’âge de travailler en 2025, seules 177 000 ont rejoint effectivement le marché du travail.
Le taux d’activité s’est ainsi maintenu à seulement 43,5 %, tandis que le taux d’emploi n’a atteint que 37,8 %. Autrement dit, moins de quatre personnes en âge de travailler sur dix occupaient effectivement un emploi.
Le taux de chômage global a légèrement diminué, passant de 13,3 % à 13 %, mais cette moyenne masque une aggravation préoccupante pour certaines catégories.
Le chômage des femmes est passé de 19,4 % à 20,5 %
celui des jeunes de 15 à 24 ans de 36,7 % à 37,2 %.
En milieu urbain, le chômage atteint 16,4 %, contre 6,6 % dans les zones rurales.
La qualité de l’emploi reste également problématique. Un cinquième de la main-d’œuvre occupée serait constitué de saisonniers ou d’occasionnels, tandis que plus des deux tiers des travailleurs déclareraient ne pas bénéficier d’une couverture médicale dans le cadre de leur emploi.
Près de 3 millions de jeunes âgés de 15 à 29 ans se trouvent par ailleurs hors du système éducatif, de la formation et du marché du travail.
Pour Bank Al-Maghrib, l’emploi constitue donc le principal maillon faible du modèle de croissance. La Banque appelle à une mise à niveau du système éducatif et de formation, mais aussi à une croissance plus intensive en emplois productifs.
Des finances publiques mieux équilibrées, mais sous pression
Les recettes ordinaires de l’État ont augmenté de 15,3 %, pour atteindre 470,1 milliards de dirhams. Les recettes fiscales ont progressé au même rythme, à 388 milliards de dirhams. Cette performance s’explique par le dynamisme de l’activité, les réformes fiscales, l’amélioration du recouvrement et l’opération de régularisation volontaire.
L’impôt sur les sociétés a enregistré une hausse particulièrement forte de 28,6 %, à 91,4 milliards de dirhams,
L’impôt sur le revenu a progressé de 9,4 %, à 65,4 milliards.
La TVA a augmenté de 12,5 %, atteignant 143,6 milliards de dirhams.
Parallèlement, les dépenses globales se sont accrues de 11,8 %, à près de 520 milliards de dirhams.
La masse salariale a progressé de 9,2 %, à 179,7 milliards
Les intérêts de la dette ont bondi de 22,3 %, à 41,5 milliards de dirhams.
Les dépenses d’investissement ont augmenté de 6,7 %, à 125,3 milliards.
Grâce à la hausse des recettes, le déficit budgétaire hors produits de cession des participations de l’État a été ramené de 3,9 % du PIB en 2024 à 3,5 % en 2025.
La dette directe du Trésor a légèrement reculé, de 67 % à 66,6 % du PIB. Sa composante intérieure représente 49,1 % du PIB, contre 17,4 % pour la dette extérieure.
Cette amélioration ne doit cependant pas masquer plusieurs risques. Les mécanismes de financement innovants ont rapporté 40,1 milliards de dirhams en 2025 et près de 150 milliards depuis 2019, mais ils devraient prendre fin à partir de 2028. Les charges sociales, salariales et les dépenses liées aux chocs climatiques ou géopolitiques limitent également les marges budgétaires.
Bank Al-Maghrib souligne en outre la nécessité de mieux cibler les dépenses publiques. En 2025, près de 18 milliards de dirhams ont encore été consacrés à la compensation, alors que ces subventions universelles profitent également aux ménages aisés. Les dérogations fiscales représentent, de leur côté, un coût supérieur à 32 milliards de dirhams, parfois sans évaluation rigoureuse de leur efficacité.
Des comptes extérieurs soutenus par le tourisme et les MRE
La forte progression de l’investissement a entraîné une hausse des importations de 8 %, tandis que les exportations n’ont augmenté que de 3 %. Les ventes de phosphates et dérivés ainsi que celles de l’aéronautique ont soutenu les exportations, alors que le secteur automobile a enregistré sa première baisse depuis plusieurs années, hors choc de 2020.
Le déficit commercial s’est ainsi creusé jusqu’à représenter **20,5 % du PIB**. Cette dégradation a toutefois été partiellement compensée par les recettes touristiques, qui ont atteint un niveau record de **138,6 milliards de dirhams**, ainsi que par les transferts des Marocains résidant à l’étranger, évalués à **122 milliards**.
Le déficit courant a été contenu à 2,4 % du PIB.
Les investissements directs étrangers ont fortement progressé, atteignant 60,6 milliards de dirhams, soit 3,5 % du PIB.
Les avoirs officiels de réserve se sont élevés à 442,9 milliards de dirhams, couvrant cinq mois et onze jours d’importations de biens et services.
Crédit, cash et transformation financière
Le crédit bancaire au secteur non financier a augmenté de 4,8 %, sous l’effet de la dynamique des activités non agricoles. Mais les créances en souffrance ont dépassé 100 milliards de dirhams, représentant un peu plus de 8 % de l’encours total des crédits.
La circulation fiduciaire a fortement progressé, pour atteindre l’équivalent de 28,5 % du PIB. Ce poids exceptionnel du cash constitue, selon la Banque centrale, un frein à la transparence, à l’inclusion financière et à l’efficacité de la politique monétaire.
Bank Al-Maghrib a donc renforcé sa stratégie en faveur des paiements électroniques, lancé un Fonds de développement de l’acceptation et accéléré ses travaux sur l’Open Banking. Le Morocco Fintech Center a accompagné une première cohorte de 19 fintechs. La Banque a également finalisé un projet de loi sur les cryptoactifs et préparé la seconde phase de la Stratégie nationale d’inclusion financière. Le message central : passer de la performance à la prospérité partagée Le diagnostic final de Bank Al-Maghrib est clair : le Maroc dispose d’une économie résiliente, capable de maintenir ses équilibres malgré les sécheresses, les tensions géopolitiques et la fragmentation du commerce mondial. Mais la solidité macroéconomique ne suffit pas à garantir une amélioration socialement perceptible.
La dépense moyenne du quintile le plus aisé est plus de **sept fois supérieure** à celle du quintile le moins favorisé. Un citadin dépense en moyenne près de deux fois plus qu’un habitant rural. Les performances économiques restent donc insuffisamment réparties.
L’enjeu n’est plus seulement de produire davantage de croissance. Il est de transformer cette croissance en emplois stables, en revenus, en investissement privé, en réduction des inégalités et en progrès concret du niveau de vie. Le rapport appelle ainsi à accélérer les réformes de l’éducation, de la retraite, de la fiscalité, de la régionalisation avancée et de la gouvernance de l’eau. Sa conclusion est autant économique que politique : le Maroc a consolidé ses équilibres, mais l’émergence ne pourra devenir crédible que lorsque la performance mesurée dans les comptes nationaux sera davantage ressentie dans la vie quotidienne des citoyens.
